Foi d’un autre monde : quand le mystère et la lumière visitent la science-fiction
Deux nouvelles singulières, La Visitation (Prix Alain Le Bussy 2023) et L’Irradiée radieuse (publiée dans Géante Rouge en 2022), abordent la foi non par le dogme, mais à travers une expérience directe, presque mystique. Pourtant, elles le font avec des esthétiques, des univers et des ambitions radicalement différentes. Entre un terroir limousin frôlé par un objet céleste et une Terre post-apocalyptique traversée par une femme irradiée, c’est tout un éventail de croyances – naïves, incarnées, collectives ou électromagnétiques – qui prend forme.
Ces deux textes posent, en creux, la même question : qu’est-ce que la foi, quand tout vacille ? Est-ce un réflexe de survie (comme chez les Ripoche), un résidu culturel que la peur ranime ? Ou bien est-ce un nouveau champ de perception, une ouverture à des forces invisibles et transformatrices (comme chez Smilla) ?
La Visitation nous parle de la foi comme retour : une mémoire, un chant appris au catéchisme, un geste ancestral qui fait revenir la paix dans le cœur. L’Irradiée radieuse envisage la foi comme avant-garde : une mutation, une énergie encore incomprise, une promesse de transfiguration pour un monde condamné.
Chacune à sa manière, ces nouvelles nous rappellent que la science-fiction, loin de n’être qu’un jeu d’anticipation, peut aussi être un lieu de révélation. Que ce soit dans un silence de ferme ou un feu solaire, la foi, ce mystère vieux comme l’humanité, continue d’irradier les cœurs… et les pages.
Des visitations de l’invisible
Dans La Visitation, le réalisme rural le plus concret est heurté par l’irruption d’un phénomène aérien inexpliqué. Émile et Laurende Ripoche, un couple de septuagénaires paysans, voient leur monde basculer lorsqu’un objet volant inconnu survole leur ferme. L’événement, aussi effrayant que silencieux, provoque un déséquilibre profond, non seulement chez leurs bêtes mais aussi dans leur routine psychique et spirituelle. L’extraordinaire n’est jamais nommé comme tel, et l’auteur s’attarde davantage sur la sidération, le poids de la mémoire, les silences partagés et les gestes quotidiens qui deviennent soudain des remparts face à l’inconcevable. L’histoire pourrait s’arrêter là. Mais c’est sans compter l’écho intime que ce surgissement provoque : la foi, enfouie sous la poussière des habitudes et des superstitions, renaît chez Laurende. La Vierge reprend sa place sur le buffet. On revient à l’église. Le silence devient sacré.
Dans L’Irradiée radieuse, le décor est tout autre : une Terre bouleversée par des inversions magnétiques, une société matriarcale et technospirituelle, et une héroïne, Smilla, véritable figure messianique irradiée. Dès les premières lignes, la foi n’est pas abordée comme une croyance, mais comme une expérience sensorielle : Smilla irradie, attire les particules, influe sur la matière. Elle n’est pas dévote : elle est divine. Sa trajectoire, depuis son enfance isolée jusqu’à son ascension finale hors d’un sarcophage vide, rappelle sans détour les récits de résurrection christique. Mais cette foi-là est résolument corporelle, magnétique, presque quantique. Elle ne repose pas sur la doctrine mais sur la vibration : un champ qui traverse les corps et relie les âmes.
Deux styles, deux mondes
Stylistiquement, La Visitation séduit par une prose précise, nourrie de détails concrets, qui évoque les écrivains du terroir à la manière d’un Pierre Michon ou d’un Christian Signol, mais avec une touche fantastique à la Maupassant. L’angoisse se distille lentement dans la campagne, et le ton reste toujours contenu, pudique, presque ethnographique. On sent une tendresse pour les personnages, pour leur langue, leurs objets, leurs gestes. L’ovni n’est pas spectaculaire – il est intime. Et la foi, chez les Ripoche, est une chaleur ancienne qui réapparaît dans le froid de la peur.
À l’opposé, L’Irradiée radieuse adopte une langue baroque, poétique, souvent visionnaire. Chaque image est sculptée, chaque scène déborde d’une beauté inquiétante : glisseurs blancs, fjords éthérés, cheveux dressés par l’électricité. L’histoire est plus complexe, structurellement éclatée, ponctuée de récits enchâssés, de dialogues ambigus, de références religieuses détournées. On pense à J.M. Coetzee pour la sécheresse morale, à Ursula K. Le Guin pour l’épure mystique, ou encore à Margaret Atwood pour la critique d’un monde post-patriarcal. Smilla est à la fois sainte, mutante et métaphore.